Le Geste fluide et gracieux : regards croisés entre Ergothérapie et Danse Classique

De l’apprentissage moteur à l’excellence chorégraphique :
quand la Science du Mouvement rencontre l’Art.

Lorsque Marie-Anne, Professeur de danse classique et Chorégraphe,
façonne le geste de ses élèves, et que l’ergothérapeute analyse la biomécanique et la fluidité d’un geste, les regards se croisent.
Au carrefour de la rééducation du membre supérieur et de la scène artistique, une même quête anime nos pratiques quotidiennes : la performance gestuelle.
Ce dialogue entre l’art du mouvement interprété et la science de l’ergonomie
quotidienne révèle une évidence :
le corps en mouvement est notre premier outil de vie
.
Au fil de nos discussions, nous avons réalisé que nos préoccupations se rejoignaient.
Qu’il s’agisse de replacer l’épaule pour libérer un port de bras ou de rééduquer une pince fine pour retrouver le geste quotidien, la même question demeure.
Comment habiter son corps pour rendre le mouvement juste, fluide et économe en énergie ? À travers cet échange croisé, nous vous proposons d’explorer notre vision commune de la performance gestuelle, entre rigueur anatomique et conscience artistique.

Portrait de Marie-Anne

Bio Express

  • Âge : 53 ans
  • Lieu : Avignon (Institut de danse) et Castries pour ses attaches familiales.
  • Son signe particulier : Un passage marqué par la scène new-yorkaise.
  • Sa passion : La fusion entre le piano et le mouvement.
  • Sa philosophie : Le cadre libère le talent
Portrait Marie -Anne GRANIER (Avignon Temps Danse)
Portrait Marie Anne GRANIER 2
Portrait Marie -Anne GRANIER (Avignon Temps Danse)
Portrait Marie Anne GRANIER 3
Portrait Marie -Anne GRANIER

À 53 ans, Marie-Anne incarne une vision de la danse classique où la rigueur technique s’efface derrière la poésie du mouvement. Fondatrice de son propre institut à Avignon et intervenante reconnue dans plusieurs écoles de la région, elle porte en elle l’héritage d’une expérience et éducation internationale fondatrices à New York. De cette aventure outre-Atlantique avec Marta GRAHAM, la pionnière de la danse moderne et contemporaine, Marie-Anne a rapporté une vision moderne et dynamique de la discipline, mais aussi une conviction profonde : la danse est un dialogue permanent. C’est pourquoi elle place la collaboration artistique au cœur de son enseignement, recherchant sans cesse la synergie avec des musiciens et des pianistes pour que le mouvement ne soit pas une simple exécution, mais une réponse vivante à la note.

Notre rencontre

La découverte de la danse au travers de mes filles

C’est en inscrivant mes deux filles aux cours de danse de Marie-Anne que notre rencontre est née. Observer leur prise de conscience corporelle, la transformation progressive de leur posture et leur enthousiasme à répéter à la maison les chorégraphies des pieds et des mains, a naturellement éveillé ma curiosité de clinicienne. Il me fallait  questionner Marie-Anne sur son approche du mouvement. 

Une pédagogie de l’équilibre : l’art du geste, l’exigence de la bienveillance

Photo de Marie Anne Granier professeur de danse classique guidant une jeune ballerine à perfectionner la gestuelle des bras

Ce qui frappe chez Marie-Anne, c’est ce mélange rare de bienveillance absolue et d’exigence de cadre.
– L’exigence : elle ne transige pas sur la précision du geste, le placement du corps ou la clarté du séquençage. Pour elle, le cadre est ce qui permet la liberté.
– La bienveillance : elle regarde chaque élève avec une humanité profonde, consciente que derrière chaque « plié », il y a un petit individu en construction. 
Des valeurs et une exigence similaire à ma pratique de l’ergothérapie.
En tant qu’ergothérapeute, je vois en Marie-Anne bien plus qu’une simple professeure de danse : c’est une véritable architecte du mouvement. Pour avoir assister (partiellement) à ses cours, j’ai pu observer une quête constante de la performance gestuelle. De l’ancrage au sol jusqu’à l’extension des bras, chaque partie du corps est mobilisée avec précision pour donner naissance à un mouvement d’une parfaite harmonie.

Ballerine 2 (photo A BARON)

Dialogue entre l'ergothérapeute et la chorégraphe

Au fil d’une vie : quand la danse devient destin 

Anne : que représente la danse dans la vie ? est-ce juste un métier ? 

Marie-Anne : la danse et l’art, au sens large, ont toujours été pour moi une source d’épanouissement et de bien-être. C’est aujourd’hui ma seule véritable passion, ainsi que le fil conducteur de mon parcours. Guidée par l’intuition, j’ai structuré l’ensemble de mes choix professionnels et de mes rencontres autour de cette sensibilité artistique. Déjà à l’âge de 9 ans, je mettais en scène les enfants du quartier sur la terrasse de la maison familiale, imaginant les costumes et les spectacles. Dotée d’une grande créativité et d’une sensibilité marquée, j’ai une manière singulière d’appréhender et de vivre le monde, portée par l’évasion et la candeur. Je m’entoure naturellement de personnes atypiques, non formatées, qu’il s’agisse d’artistes ou de créateurs. Enfin, cette démarche s’accompagne d’une exigence rigoureuse : un goût prononcé pour la belle matière, le travail mené jusqu’à son terme — on ne se couche pas tant que ce n’est pas fini — et une recherche constante de créativité.

L’Héritage et l’audace : traverser les styles

Anne : comment décrirais-tu ta danse, ton univers artistique ?

Marie-Anne : mes créations sont résolument contemporaines, nourries par un parcours de formation mené en partie à New York, berceau de la danse moderne et contemporaine, où j’ai notamment approfondi la technique Graham de la chorégraphe Martha Graham.
La danse classique constitue le socle fondamental de ma pratique : elle apporte la structure, la discipline et les premières bases techniques. Elle puise ses origines dans la danse de cour et les traditions folkloriques — telles que les danses de caractère russe —, qui intègrent le travail de frappe et des emboîtés pour ancrer le rythme profondément dans le corps.
Dans mon approche pédagogique et artistique, le travail du mouvement s’articule autour de notions clés : le contact, le face-à-face, le dos-à-dos et les changements de côté, essentiels pour dynamiser les déplacements et affiner le sens du rythme.

L’inclusion : la danse au delà de la norme physique

Anne : n’avons-nous pas tendance à croire que la danse classique est réservée aux jeunes, aux corps particulièrement souples et endurants, et aux adeptes de la discipline stricte ? ce qui peut donner l’impression d’une discipline fermée ou peu accessible…

Marie-Anne  : non bien au contraire, la danse classique peut en réalité être accessible au plus grand nombre. Tout réside dans sa spécificité : le rythme et la virtuosité propre à chaque style. Il est important de bien distinguer la scène du cours de danse, car la pratique doit avant tout faire sens. On le voit d’ailleurs avec l’émergence de compagnies de danse senior : ici, la recherche de la performance s’efface au profit de la justesse du geste. Les danseurs racontent une histoire qui touche profondément le public, et lorsque cela s’inscrit dans une chorégraphie porteuse de sens, le résultat est magnifique. En définitive, on étudie la danse pour se mettre au service d’une œuvre — la danse moderne apportant quant à elle une plus grande liberté de mouvement. Finalement, ce qui demeure par-delà la technique, c’est le regard et la force de l’émotion transmise : c’est sans doute là le cœur de notre art.

La gestuelle et les membres supérieurs : de la fonction à l’expression

Anne : en ergothérapie, la main est l’organe de la préhension et sa place est fondamentale dans la gestuelle de tous les jours. Quelle place occupe la main dans la gestuelle du danseur ?

Marie-Anne  : la coordination précise le geste : elle constitue la finition du mouvement et lui insuffle sa véritable intention. Pour l’enseigner, je décompose progressivement le travail des bras, en commençant par le détail essentiel : la main. C’est elle qui raconte une histoire et apporte cette conscience fine qui donne tout son sens au mouvement. Par exemple, dans un port de bras altier, la main vient « signer » le personnage et incarner l’expression. Cette gestuelle des membres supérieurs trouve d’ailleurs ses racines à la Renaissance et sous Louis XIV, à l’époque de la danse de cour. À cette époque, le maître à danser était également violoniste, et toute la gestuelle s’inspirait initialement de la tenue de l’instrument, avant d’être codifiée et diversifiée au fil des siècles. C’est de cette époque que provient l’essentiel de notre vocabulaire technique. Le travail du port de bras s’appuie beaucoup sur l’imaginaire : on peut s’imaginer un cadre qui entoure la tête pour reproduire les formes, ou encore « caresser l’air » puis le repousser pour éveiller la finesse sensorielle de la main. Dans cette discipline, chaque déplacement a un sens : la technique est profondément codifiée et cohérente à tous les niveaux.

Posture et Ancrage : la base du mouvement

Anne : deux piliers fondamentaux de la performance gestuelle sont le maintien de la tête et de la colonne vertébrale ainsi que l’ancrage au sol. On dit souvent que la danseuse est suspendue par un fil tout en étant enracinée. Comment transmets-tu cette notion d’auto-grandissement et d’ancrage aux plus jeunes ?

Marie-Anne : pour mouvoir un bras et une main avec aisance, l’ancrage au sol doit être solide. Sans cela, les synergies musculaires ne sont pas les bonnes, et le corps sollicite trop les membres pour se maintenir à la verticale. L’apprentissage se fait de manière très progressive en partant des fondations : que se passe-t-il dans les jambes ? Lorsque le mouvement gagne en fluidité, on intègre le placement du bassin, puis on aborde le travail de profil avec une main à la taille, avant d’y ajouter enfin le bras. Tout commence par l’action de « grandir » la colonne vertébrale et de bien ancrer ses appuis : les cinq orteils étalés dans le sol et les trois points d’appui clés qui forment un véritable trépied (le centre du talon, l’articulation du gros orteil et celle du petit orteil). Cet alignement repose sur une chaîne fonctionnelle globale reliant la cheville, le genou, la hanche et le bassin, en veillant à éviter tout verrouillage des genoux.

La danse, une occupation humaine vitale pour une majorité de gens

Anne : Personnellement, je n’ai jamais perçu la danse comme une activité centrale dans mes centres d’intérêt, me tournant davantage vers les sports d’endurance et la musique. En revanche, pour une majorité de mes patients — souvent confrontés à des atteintes fonctionnelles graves et chroniques —, la danse occupait une place essentielle avant l’apparition de leur handicap. Leur discours est empreint de renoncement et de nostalgie, ce qui stimule directement ma créativité d’ergothérapeute. Dès lors, une question s’impose : la danse est-elle réellement inaccessible ?

 Marie-Anne : en vieillissant, malgré l’entretien régulier de mon corps, je constate que les amplitudes articulaires se réduisent et que l’endurance diminue. Je dois également accorder une plus grande attention à mon hygiène de vie, notamment à l’alimentation et au sommeil. Pourtant, je reste convaincue qu’en restant connectée à soi-même, en acceptant nos limites physiques et en continuant d’écouter nos sensations, il est toujours possible de danser. Il suffit d’oser, car c’est une pratique profondément libératrice, quel que soit le style. Un film m’a d’ailleurs énormément bouleversée : Resilient Man, une œuvre porteuse d’un immense espoir. Elle démontre à quel point la passion et l’énergie vitale de la danse permettent de repousser les frontières du possible. 

Photo de l'affiche du film Resilient Man


Ce documentaire retrace le parcours de Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet de Londres, dont la vie entière est dédiée à son art. En 2019, en pleine représentation, son tendon d’Achille cède sous le poids du surmenage et de la pression. Ce qui aurait pu marquer la fin de sa carrière devient un tremplin. Entre une longue convalescence et une rééducation menée avec une discipline de fer, il réussit à retrouver son niveau d’excellence. Comme il le dit si bien : « Est-ce que je changerais ce qu’il s’est passé ? Pourquoi ? Ça fait partie de mon histoire. »

Un projet de collaboration futur ? 

En tant qu’ergothérapeute, je suis particulièrement sensible aux questions d’accessibilité aux activités — telles que la danse —, ainsi qu’à la prise en compte du handicap et du vieillissement. Marie-Anne ne l’est pas moins. Au fil de notre échange, nous avons commencé à esquisser des pistes de projets communs, comme la mise en place de cours de danse inclusive en EHPAD ou en milieu ouvert. L’idée est de croiser les compétences de la chorégraphe et de la rééducatrice pour les mettre au service de personnes qui gardent en eux cette passion et cette énergie pour la danse. Quelques soient les épreuves de la vie qu’ils aient pu traverser, nous sommes animées par une envie commune de les aider à oser franchir le pas de la création artistique. A suivre …

Conclusion

Un grand merci à Marie-Anne pour la richesse de nos échanges. Découvrir sa pédagogie à travers l’expérience de mes filles, puis admirer la finesse de son travail dans le cadre naturel et boisé de l’amphithéâtre de plein air à Castries, a été un moment particulièrement inspirant.
Croiser sur son chemin des personnes aussi passionnées et bienveillantes est une belle chance, tant sur le plan personnel que professionnel. L’éclairage qu’elle apporte sur la performance gestuelle appliquée à la danse vient nourrir et enrichir mon regard d’ergothérapeute.
Sa fidélité à ses valeurs et à sa passion la rend peut-être singulière aux yeux de certains, mais c’est précisément ce qui fait toute sa richesse et sa grande humanité. Une très belle rencontre qui montre à quel point l’art et la science du mouvement peuvent dialoguer et s’enrichir mutuellement.

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